Pierre Ronco reçoit le titre de Docteur Honoris Causa par l’Université Catholique de Louvain

Discours du Professeur Pierre Ronco pour sa remise du titre « Docteur Honoris Causa » par l’UCL (Université Catholique de Louvain), à Bruxelles le 20 septembre dernier

« Me voici devant vous cet après-midi, surpris et ému par l’insigne honneur que vous m’avez fait et, au delà de ma personne, à la médecine dans sa dimension d’investigation, à la néphrologie, ma spécialité, à mon pays si ami du vôtre (mais compétiteur dans les coupes du monde de football), et à l’Ecole néphrologique de Tenon créée par mon Maitre Gabriel Richet aujourd’hui disparu. Premier élève de Jean Hamburger, il a activement participé à la naissance de la discipline et je n’ai aucune peine à imaginer quelle serait sa joie aujourd’hui. En une aussi belle occasion, mes premiers mots sont de gratitude pour vous Monsieur le Recteur et les membres du Conseil académique, pour les autorités et les collègues de l’UCL, notamment ceux, Yves Pirson et Michel Jadoul, héritiers de la brillante Ecole de Charles Van Ypersele de Strihou, qui ont été les moteurs de la coopération entre les départements de néphrologie de votre Université et de la mienne, Université Pierre et Marie Curie, devenue Sorbonne Université après sa récente fusion avec la prestigieuse et ancienne Faculté des Lettres.
Quel honneur et quelle émotion de recevoir les insignes de DHC d’une Université aussi prestigieuse fondée il a près de 600 ans, qui a compté parmi ses professeurs des savants aussi éminents: Erasme et son savoir universel, Vésale qui a fait faire des progrès majeurs à la connaissance de l’anatomie, et Christian De Duve, génial Prix Nobel de Médecine 1974 pour sa découverte de 2 organites essentiels de la cellule, le lysosome et le peroxysome.
La mission d’une Université est à l’évidence la transmission du savoir et la progression des connaissances grâce à la recherche. Il est incontestable que les moyens de transmission ont été profondément transformés par la révolution informatique.  Néanmoins, nous croyons profondément aux vertus de l’enseignement parcompagnonnage, et nous sommes particulièrement fiers d’avoir accueilli ces derniers 20 ans plus de 20 résidents et assistants du département de néphrologie des Cliniques Saint-Luc, pendant une durée d’un an. Nous avons apprécié leur savoir et la très grande qualité de leur formation. Ils ont contribué de manière exceptionnelle à la prise en charge des patients et au fonctionnement général du service.
Il n’y a pas de progrès médical sans innovation. Nous vivons une véritable révolution technologique et il est bien difficile de savoir ce que nous apportera l’avenir. Cette révolution a 2 noms Omique et Bioinformatique. Notre époque est celle de l’explosion des connaissances, quelles résultent de l’analyse du génome, de sa transcription, de sa traduction en protéines, et plus récemment de son interaction avec l’environnement, auquel s’ajoutent les connaissances du génome des bactéries intestinales qui semble jouer un rôle important dans certaines maladies.  Il en résulte un très grand nombre de données qu’il importe de traiter par des méthodes bioinformatiques puissantes incluant l’intelligence artificielle. C’est ainsi que pourront être découverts et caractérisés de nouveaux biomarqueurs des maladies permettant de préciser le diagnostic, d’affiner le pronostic et de choisir le meilleur traitement dans le cadre d’une médecine de plus en plus personnalisée où les oncologues nous ont montré la voie. Mais n’oublions pas que la science procède par essais et erreurs, et que bien souvent nous apprenons plus de nos erreurs que de nos découvertes.
L’exercice médical est-il pour autant devenu purement scientifique ? Sans l’empathie, cette capacité à ressentir les émotions de l’autre et à se mettre à sa place, peut-on faire une bonne médecine, ou tout simplement de la médecine? Ainsi le défi des études médicales est plus que jamais de concilier science et humanisme. Un défi relevé depuis des centaines d’année par l’Université de Louvain, depuis toujours centre d’études humanistes, avec la création du Collège des Trois Langues (latin, grec et hébreu) qui deviendra un foyer européen de l’humanisme. A l’évidence des adaptations dans l’enseignement et l’exercice de la médecine sont nécessaires, mais comme le disait le grand maître Lyonnais Jules Traeger à un externe en médecine au cours d’une très belle interview, en parlant du malade: « Lui avez-vous pris la main? ».
Nous avons la chance d’exercer une spécialité passionnante aux avant-postes de la médecine par les progrès des connaissances, les innovations scientifiques et technologiques, mais aussi par les questions d’éthique qui nous sont posées quotidiennement avec la dialyse et la greffe. Et pourtant comme le souligne Yves Pirson dans sa remarquable histoire de la néphrologie, elle est de loin la plus jeune des disciplines médicales, née en septembre 1960 sur les rives du lac Léman où elle est portée sur les fonts baptismaux par le premier président de la Société de Néphrologie, Jean Hamburger. Par quelle aberration ou jeu politique, le Prix Nobel de Médecine n’a-t-il pas été attribué à Wilhelm Kolff et Belding Scribner pour leur invention du rein artificiel qui a sauvé des millions de vie de patients insuffisants rénaux? Je n’ai pas connu la période où il fallait sélectionner les patients qui pouvaient bénéficier et ceux qui étaient exclus, mais un nouveau défi nous est lancé avec le vieillissement de la population malheureusement parfois associé à une perte des capacités cognitives: faut-il dialyser à tout prix? La transplantation rénale a été un progrès majeur dans la prise en charge des patients et dans les développements de l’immunologie. Les problèmes d’éthique sont aujourd’hui au cœur de la transplantation, soulignés par la Déclaration d’Istanbul contre le trafic d’organes et le tourisme de transplantation. Ainsi la néphrologie est-elle un véritable laboratoire de la bioéthique.
Reste-t-il une place pour l’aventure médicale dans le tourbillon de ces progrès fulgurants dont seule la partie visible nous apparait aujourd’hui? Je le crois très profondément. Cette aventure peut naître de l’observation d’un malade dont les manifestations cliniques sont inhabituelles, amenant à investiguer les mécanismes d’une nouvelle maladie, ou d’une découverte au laboratoire dont les applications cliniques vont transformer la prise en charge des malades: c’est ce qu’on appelle la recherche translationnelle. Je vous montrerai un exemple dans ma conférence. Cette aventure ne peut plus être individuelle; elle ne peut être couronnée de succès qu’avec l’aide de multiples collaborations tant les moyens technologiques et le savoir-faire se sont spécialisés. Je voudrais souligner ici les dangers qui menacent la recherche médicale en raison de la pression budgétaire sur le nombre de postes de médecins hospitaliers en Europe occidentale qui laisse de moins en moins de temps à nos jeunes collaborateurs pour se consacrer à des activités de recherche et tout simplement de pensée.
Il n’y a pas de grande médecine sans désir et sans plaisir. Comme le disait le Professeur Van Ypersele dans le film des pionniers en faisant un retour sur sa vie professionnelle: « Je retrouve aujourd’hui l’enchantement de mes premières années: la vue de globules rouges circulant dans les membranes palmaires de la grenouille quand j’avais 12 ans, le désir d’élucider de nouvelles maladies. Je compatis avec tous ceux qui arrivent le matin à leur travail sans curiosité, sans attentes ».
Permettez moi pour terminer de citer Christian de Duve: « Nous ne faisons pas que découvrir le monde, mais contribuons à le construire »
et Louis Pasteur souvent cité par mon Maître Gabriel Richet « Quelle serait belle et utile l’histoire de la part du cœur dans les progrès de la science ».
Monsieur le Recteur, Mesdames, Messieurs, mon grand regret en ce jour est de ne pas avoir suivi un cursus à l’Université de Louvain car selon Erasme « Nulle part on étudie d’une façon plus heureuse qu’à Louvain ».
Je vous remercie pour votre attention et l’immense honneur que vous me faites. »